Quotidien jurassien publiée le 20.09.2022

Récemment dans un éditorial, Made­leine von Holzen. rédactrice en chef, affichait un «oui féministe* et qualifiait la lutte contre AVS 21 d’anachronique.

Nous n'allons pas nous hasarder à cor­seter le féminisme dans un carcan dog­matique d’argumentaires labellisés. Toutefois, on ne badine pas avec les réalités du monde du travail. Affirmer que l'égalité des droits entre les genres est aujourd'hui acquise est pour le moins téméraire. En effet, l'Office fédéral de la statistique mentionne d'une part, des écarts salariaux entre hommes et femmes de l'ordre de 19% et d'autre part, une nette surreprésentation des femmes dans les salaires mensuels compris entre 1000 et 4000 francs. La conséquence est imparable: à l'âge de la retraite, les femmes touchent un tiers de moins de rentes que les hommes. Concrètement, une femme sur quatre ne dispose que de la rente AVS pour vivre chichement avec un montant qui se situe entre 1195 et 2390 francs au maximum.

Relever qu'il est indispensable de réta­blir l égalité pour que les femmes cadres puissent poursuivre leur activité une année de plus, alors que les hommes ouvriers s épuiseraient à devoir travailler jusqu'â 65 ans revient à passer sous silence le fait que de très nombreuses femmes assument des métiers pénibles, notamment dans les domaines de la vente, de la restauration, des soins ou encore des nettoyages, et revient à méconnaître le fait que grâce au parte­nariat social les maçons, forts heureuse­ment, peuvent prendre une retraite anti­cipée à Go ans.

Ériger la flexibilisation en tant qu'élément constitutif d'égalité revient à faire fi du fait que la plupart des femmes n'au­ront pas d’autre choix que de travail­ler «jusqu'au bout* ou se retrouveront au chômage ou à l'aide sociale. Affirmer que la flexibilisation contribuera à l'émancipation et à la responsabilisa­tion des femmes frise l'indécence. Eveline Widmcr Schlumpf entonne ce refrain et invite même les femmes à Iravailler au moins à 70%! De qui se moque-t-on? Que signifie choisir quand on a un petit salaire? Comment travailler à 70% quand on est confronté â une liste d'at­tente dans les crèches ? On compte sou­vent sur nos mères... qui travailleront une année de plus... Et qui va engager les personnes de plus de 60 ans ' Il n'y a pas de corrélation entre les emplois mis au concours et leurs profils...

L’enjeu démographique, exhibé comme un cadeau empoisonné à charge des jeunes générations, n'est pas une fatalité. Oui, notre espérance de vie augmente. Mais il est réducteur d'affirmer que les travailleuses et les travailleurs sont de moins en moins nombreux pour finan­cer les rentes. On confond allègrement population en âge de travailler et salarié-e-s. En 1970. les femmes représen­taient un tiers de la population ayant un travail salarié, alors qu'en 2020 elles sont largement plus de 60% à travailler, donc à cotiser.

Les chantres de la réforme n'hésitent pas à faire peur aux retraitées en men­tionnant un risque de baisse de leur rente. En 2011. le Conseil fédéral pré­disait que vers 2020 la fortune de l'AVS commencerait à fondre de plus en plus vite. Pourtant, en 2021. le fonds AVS a été augmenté de 2.6 milliards de bénéfice pour atteindre avec 47 milliards son plus haut niveau de l'histoire.

Si les montants de compensation pour les femmes nées entre 1961 et 1969 ont été âprement négociés, n'est-ce pas pour atténuer les sacrifices exigés des femmes? La compensation mensuelle de 160 francs concerne uniquement les femmes nées en 1963 et en 1964 dis­posant d'un revenu annuel inférieur à 57 380 francs. Le système étant dégres­sif, avec un salaire dépassant 71701, une femme née en 1968 touchera 12.50 francs par mois!

En conclusion, cette réforme ne pro­pose aucune amélioration. Au contraire, elle péjore la situation de nombreuses femmes et de nombreux couples. Dire non à AVS 21 et à la hausse de la TVA s'impose. Légalité ne se marchande pas avec des promesses ou des menaces; elle se construit dans un élan qui, au lieu de diviser, réunit les intérêts des femmes et des hommes et améliore le pouvoir d'achat de l'ensemble des retraitée-s.

Elisabeth Baume-Schneider
Conseillère aux Etats PS
Canton du Jura

Martine Docourt
Coprésidente des femmes socialiste